Arguons

Billet d'humeur

On dirait du coton

Le 27 août 2018

Quelque chose me tire les cheveux, je sens une légère pression à l’arrière de ma tête, discrète et insidieuse, comme si une de mes mèches était restée coincée dans quelque chose, comme s’il s’agissait simplement d’une anicroche hasardeuse. Je me retourne vivement pour en trouver l’origine et me libérer de son emprise. Surprise, mais sans l’être totalement, je lève les yeux et trouve un homme, grand sourire aux lèvres, un air polisson peint sur le visage comme s’il avait été pris la main dans le sac. Imperturbable, ses doigts restent plongés dans ma chevelure et s’y frayent un chemin dans d’interminables va-et-vient dont il semble apprécier la sensation puisqu’il me dit enfin « c’est tout doux, on dirait du coton ». Je souris bêtement et feins l’amusement tout en essayant de me libérer de l’étreinte de ses mains qui forment maintenant un étau serré autour de mon afro. Je saisis doucement son poignet tout en conservant mon sourire forcé pour que mon malaise ne l’offense pas et que mon embarras ne transparaisse jamais. Après quelques remarques sur l’exotisme de ma « crinière » et des observations pertinentes sur le fait que les cheveux crépus sont « vraiment différents » de ceux des Occidentaux, l’inconnu s’en va et vaque à ses occupations, laissant derrière lui une pression invisible sur mon cuir chevelu et comme une sensation de non-dit qui flotte dans mon esprit.


Cette scène, je l’ai vécue une bonne vingtaine de fois depuis que je ne défrise plus ma chevelure. Un jour, une personne que je connaissais à peine m’a même arraché un cheveu pour pouvoir l’observer de plus près. Avec une détermination inébranlable et méthodique, elle s’était mise à en tirer les extrémités pour examiner les boucles se détendre et se rétracter dans une réjouissance presque enfantine. Il y a quelque temps, alors que je faisais la queue pour me rendre au théâtre, une dame parmi un groupe de quinquagénaires qui se trouvait derrière moi s’est emparée de mes tresses avec une poigne douloureuse et s’est mise à commenter l’apparence des quelques mèches qu’elle serrait fermement. « Qu’est-ce que c’est beau », avait-elle dit ; « J’aimerais tellement pouvoir m’en faire », avait rétorqué une autre personne ; « Ouais, mais c’est du plastique ! », a finalement conclu un charmant monsieur. L’échange de propos s’est déroulé devant moi, comme si je n’étais pas vraiment là, mes cheveux pris en otage.

Parfois, je rentre dans le jeu des tripoteurs et fais l’éloge de mes cheveux crépus « doux et agréables au toucher » auxquels je comprends volontiers qu’on « ne puisse pas résister ». D’autres fois, j’exprime timidement mon désaccord du bout des lèvres. Mais à chaque fois, ma gêne me paraît illégitime. Je tente toujours de la masquer, je me la joue « cool » pour ne pas lancer de polémique, pour ne pas froisser l’auteur du geste déplacé. C’est pourtant leurs mains qui se retrouvent plantées dans mes cheveux, sans rien me demander, sans prévenir. C’est pourtant leurs doigts qui palpent la matière avec une minutie presque scientifique, et leurs yeux amusés qui scrutent mes bouclettes comme autant de petites bêtes curieuses. Mais c’est moi, en proie à leurs attouchements insistants, qui ai ressenti de la gêne et qui ai jugé bon de ne pas les chiffonner en exprimant mon désaccord. C’est qu’ils ont l’air si sûrs d’eux et du bien-fondé de leur action lorsqu’ils décident d’envahir mon espace personnel sans crier gare, que je m’en retrouve désemparée et que je me mets à douter de la légitimité de mon malaise. « C’est pas si grave », « c’est pas méchant ».

Dans le classement des tourments causés aux gens, il est vrai qu’une main passée dans des cheveux, même sans accord, ne figure probablement pas dans le top 3. Et pour quelqu’un de « non noir », ce n’est peut-être pas nécessairement offensant. Mais ce geste anodin, c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. Une forêt d’incivilités sur fond de racisme ordinaire et de « voyeurisme exotique »1 . Ne vous méprenez pas, j’aime que l’on me touche les cheveux. Dans des moments d’intimité, faites par des personnes proches et avec mon consentement, les caresses sur ma chevelure sont plus que bienvenues. Mais prodiguées avec la subtilité d’un bourrin, sans mon agrément et pour satisfaire une curiosité malsaine, c’est du domaine de l’invasif. J’aime que l’on complimente mes cheveux, que j’ai mis beaucoup de temps à aimer et à accepter au naturel, et je trouve compréhensible que certains puissent se questionner à leur sujet. Mais les comparer à une crinière sauvage, me dire que comme ça, j’ai l’air d’une « vraie renoi », me demander avec une crédulité sournoise si je les lave ou si je ne les lisse plus par paresse, c’est purement et simplement du racisme déguisé. 


Plonger vos mains importunes dans mon afro ou dans mes tresses alors que je ne vous connais pas, c’est comme me dire de but en blanc, froidement : « je m’octroie le droit de te toucher, que tu sois d’accord ou non ». C’est déshumaniser la personne à laquelle appartiennent ces cheveux et envahir son espace personnel, marquer les différences entre noirs et blancs et surtout, surtout, balayer du revers de la main le symbole d’acceptation et de liberté que représentent les cheveux nappy, qui sont dévalorisés et passés au peigne fin depuis la traite négrière. Ca a un goût amer d’expositions coloniales et un relent de zoos humains.

A moins que vous ne soyez mon coiffeur, mon petit copain, que vous fassiez partie de ma famille ou que vous soyez un ami proche, ne touchez pas à mes cheveux : je ne suis pas un animal de compagnie.

Texte et illustration par Audrey Couppé de Kermadec