Arguons

Revue culturelle

Nanette, éloge à la sensibilité et à la révolte

Le 22 août 2018

Une femme, une scène, et des dizaines d’émotions mises à nu. Le one woman show d’Hannah Gadsby, Nanette sur Netflix, m’a bouleversée comme il a bouleversé toutes les personnes qui me poussent à le visionner depuis sa sortie. Pendant une heure, la comédienne australienne nous emmène dans une balade sincère et mouvementée rythmée par des moments de franches rigolades, de critiques redoutables et de confessions poignantes. Balayant du revers de la main les normes du stand-up et de la comédie, Hannah Gadsby offre plus qu’un show féministe, et nous fait le cadeau d’un récit vivant fait de hauts – légers et brillamment comiques- , et de bas sombres qui laissent parfois pantois. Du rire aux larmes, Gadsby nous encourage à accepter notre sensibilité, mais aussi notre indignation et nos contradictions.

Sans jamais mettre trop longuement son humour sarcastique sur la touche, l’humoriste s’autorise des digressions intimes et politiques qui transforment le ton du spectacle à mesure qu’il avance. Sans transition, le show passe de l’autodérision d’une comédienne lesbienne moquant son coming-out à un témoignage révolté qui tombe à pic après les mouvements #MeToo et #Balancetonporc. Entre deux vannes bien placées et saluées par le public, Hannah Gadsby nous parle d’identité, de l’homophobie et du sexisme qu’elle a subie dans sa Tasmanie natale, de culture du viol, de misogynie dans l’art et d’acceptation de soi avec une passion si poignante que les larmes de rire se laissent parfois surprendre par des pleurs émotifs.


« Je suis une personne très sensible. Et on me dit beaucoup d’arrêter d’être si sensible. Et lorsqu’on me le dit, on me le crie toujours. Ce que je trouve très insensible », s’agace la comédienne à plusieurs reprises. « Ne sois pas si sensible », « tu prends les choses trop à coeur », « les gens aiment les personnes méchantes, si tu es trop sensible, c’est comme si tu étais déjà morte ». On m’a souvent exhorté de supprimer mes émotions, du moins, de ne pas trop les montrer. Comme si être sensible était une honte, un signe de faiblesse à dissimuler par tous les moyens. Ce culte du détachement et de la froideur m’a longtemps amené à réprimer mes émotions, à les craindre et à me méfier de mes sentiments. 

J’ai souvent fait semblant, non sans difficulté, de ne pas être atteinte par certaines remarques, contenant les larmes qui me montaient au bord des yeux et ravalant péniblement la boule de chagrin qui remplissait ma gorge. Puisque les émotions m’ont été dépeintes comme indésirables et faibles, j’ai créé un refuge pour ma vulnérabilité et mes sensations à travers l’écriture et le dessin. Seule, face à des feuilles blanches, j’étais libre de m’exprimer sans culpabilité ni retenue. Au fur et à mesure que l’encre remplissait le papier, ma sensibilité réprimée se libérait et je me sentais plus légère. Exempte de ce poids qui ne devrait pourtant pas en être un. « Pourquoi devrait-on s’efforcer de rechercher l’insensibilité ? En quoi la sensibilité serait-elle une mauvaise chose ? », s’interroge la comédienne dans Nanette. Ma sensibilité n’est pas une faiblesse, c’est une force. Elle a façonné l’être que je suis, a porté ma créativité et cristallisé mon empathie. Comme Hannah Gadsby, je ne veux pas d’une société qui refoule ses émotions et refuse de prendre la responsabilité de ses actions sous prétexte que l’insensibilité est une force. 

Pour l’humoriste, le refuge de ses sentiments refoulés a été la comédie. Mais non sans dérive… Plus le show avance, plus le ton farceur et léger disparaît pour laisser place à une expression plus grave. Tout au long du spectacle, Hannah Gadsby laisse échapper qu’elle souhaite arrêter la comédie. Sans trop comprendre pourquoi, on se laisse porter par son récit, suspendus à ses lèvres dans l’espoir de saisir à la volée le motif de sa démission. « Comprenez-vous ce que l’autodérision signifie lorsqu’elle vient de quelqu’un qui existe déjà dans les marges ? Ce n’est pas de l’humilité. C’est de l’humiliation. ». Voilà, c’est dit. Les mots tombent comme un couperet et le silence se fait lourd dans la salle. Le public qui riait aux éclats prend un air grave et les ricanements gras ont laissé place à un mutisme contemplatif. « On tire des leçons des instants sur lesquels on se concentre le plus », lance-t-elle à plusieurs reprises comme un leitmotiv. Si Hannah Gadsby souhaite arrêter les stand-ups, c’est parce qu’elle refuse de continuer à se moquer d’elle-même et de ses traumas, elle ne veut plus propager sa colère ni s’attacher à ses blessures et encore moins contourner ses souffrances par l’humour.

Dans son spectacle, Hannah Gadsby prend le temps de s’attarder sur des sujets qui trouvent leur résonance dans l’actualité et déconstruit notre perception du comique. Nanette est une claque, un ovni de la comédie brut et éloquent dans lequel l’humour serait presque secondaire.

Texte et illustration par Audrey Couppé de Kermadec