Arguons

Revue culturelle

Je suis une mauvaise féministe

Le 27 novembre 2018

J’aime à penser que mes convictions m’habitent et orientent la plupart des facettes de ma vie. Elles flottent au-dessus de mes pensées, s’accrochent à toutes les parcelles de mes décisions, enveloppent le regard que je porte sur le monde, déterminent mes fréquentations et nourrissent mes débats. Mais je ne suis pas parfaite, et encore loin de m’être délestée de tous mes préjugés. Alors il m’arrive de les laisser sur le bas-côté ou de les ignorer plus ou moins volontairement. Non pas par faiblesse ou par manque de foi en mes idées, mais souvent par simple réflexe ou par envie délibérée. Mes habitudes passées, qui attendaient impatiemment dans un coin de ma tête ou derrière mes lèvres, déboulent parfois sans s’annoncer, à ma plus grande surprise. Je m’inflige alors immédiatement une vague culpabilisatrice de remontrances pour compenser mes écarts… Est-ce à dire que je ne suis pas à la hauteur des positions auxquelles je crois ? Suis-je une mauvaise féministe ?

« L’accès au pouvoir de certaines femmes ne prouve pas la mort du patriarcat »

Tout le monde a le droit à l’erreur, au bénéfice du doute, le droit de ne pas coller à l’image idéale de tel ou tel milieu militant, le droit d’avancer clopin-clopant et de trébucher, de ne pas tout savoir mais d’apprendre, le droit de se trimballer des casseroles mais de s’efforcer de s’en défaire, de baisser occasionnellement sa garde ou de ne pas vouloir se débarrasser de toutes ses habitudes. J’embrasse le féminisme pour me défaire des étiquettes et des cases, ce n’est pas pour m’en infliger de nouvelles. Je refuse de partir à la chasse aux mauvaises féministes ; de montrer vilement du doigt les femmes qui portent des talons tout en prêchant l’égalité entre les sexes ; de blâmer celles qui ne se sont pas départies de tous leurs automatismes ou celles qui se sont réapproprié les outils du patriarcat, qui les utilisent pour s’affirmer en tant qu’actrices et non plus en tant qu’objet. Je ne me reconnais pas dans un féminisme qui aboie des restrictions strictes et inatteignables ou enfonce celles et ceux qui ne s’empressent pas de rejeter en bloc tout ce qui se révèle être le fruit caché de nos oppressions. Chacun.e devrait simplement pouvoir faire comme ça lui chante : les détourner ou s’en affranchir. Être féministe, c’est pouvoir choisir et laisser le choix. C’est peut-être pour ça que je me suis tant reconnue dans Bad Feminist, un best-seller américain qui encourage un féminisme libéré refusant la hiérarchie entre les femmes et leur culpabilisation.


Dans son essai rose bonbon, Roxane Gay explique qu’elle s’est longtemps sentie illégitime à porter l’étiquette de féministe. Elle lui seyait mal, lui grattait la nuque au moindre mouvement et son aura pesait trop lourd sur ses épaules. Ou plutôt, elle ne se sentait pas à la hauteur des règles et des idéaux qu’elle assimilait et cramponnait au féminisme. Elle aime le rose, se dandine sur du rap misogyne, dévore les comédies romantiques et trouvait tout cela incompatible avec l’image de la féministe militante qu’elle avait fait germer au creux de son esprit. Dans sa tête, la parfaite féministe était intransigeante sur ses principes, ne déviait jamais du chemin de ses convictions, brandissait le poing à chaque injustice – peut-être un peu trop souvent, d’ailleurs – et était presque couronnée d’une auréole sacrée. C’était trop lui demander. Mais tourner le dos au féminisme n’était pas pour autant envisageable pour cette défenseuse des minorités. Elle s’imagine donc en « mauvaise féministe », dans toute sa complexité et ses travers.

« Nous prétendons détester les stéréotypes mais nous avons un problème lorsque les gens s’en écartent »

L’autrice brosse un tableau honnête de notre société à travers l’écho de ses propres expériences en tant que femme noire et bisexuelle. Au détour de quelques critiques bien documentées, Gay lâche à la dérobée quelques bombes sur son propre vécu. Elle raconte comment le viol collectif dont elle a été victime étant adolescente a aiguillé ses choix et forgé cette épaisse carapace qu’elle évoque régulièrement comme un être à part entière. On apprend qu’elle n’a découvert son Haïti natale que tardivement, trimbalant lourdement dans ses bagages la culpabilité qui incombe à ses privilèges d’américaine aisée. Le racisme ordinaire et l’intersectionnalité n’échappent pas non plus à sa plume. Elle passe la pop culture étasunienne au crible, décrypte films et séries pour mieux pointer du doigt le manque de représentation, les erreurs de jugement d’une diversité feinte, les pièges et les limites du cinéma noir, les recettes sexistes de la télé-réalité et leurs effets sur nos rapports entre hommes et femmes. L’autrice offre une critique assassine du modèle dominant – le fameux mâle riche, hétérosexuel et blanc -, met en pièces les récits déconnectés des success stories de femmes prétendument accomplies et se confie sur les paradoxes de ses propres convictions. En acceptant son rôle de « mauvaise féministe », Roxane Gay ne se flagelle pas avec le fouet des mots : elle se réapproprie le terme et l’ironise pour mieux prendre ses distances avec une vision du féminisme trop clivante. La militante imparfaite à laquelle Gay s’identifie fait tout simplement preuve d’humanité. Elle aime le rose et ne s’en excusera plus.

Texte et illustration par Audrey Couppé de Kermadec