Arguons

Billet d'humeur

Je ressentais tout, plus fort

Le 18 août 2018

Enfant, j’étais si timide et peu sûre de moi, que l’idée même d’interagir avec des inconnus, de me retrouver seule face à une situation épineuse ou en proie à un monde étranger, que je percevais comme nécessairement hostile, me pétrifiait. Je me sentais si bien dans mon petit cocon de lieux familiers et mon cercle routinier… Il y avait quelque chose de rassurant dans mon manque de prise de risque, comme une sorte d’inertie complaisante. Mais graduellement, et à la fois très vite, l’agréable train-train s’est transformé en insupportable pesanteur, et une irrépressible envie de changement jouait son entrainante mélodie en arrière-plan de ma vie. 

A tâtons, et parce que que ma mère m’y avait déjà un peu habituée pendant les vacances d’été, le voyage s’est offert à moi comme un remède à mon insatiabilité et à ma réserve. Frileuse à l’idée de m’aventurer trop longtemps, j’ai d’abord fait mes valises pour trois petites semaines à Honolulu, prenant pour prétexte des cours d’anglais en séjour linguistique. Puis un an plus tard, ça a été le grand saut. Mes études terminées, j’ai saisi l’opportunité, en anticipant chaque éventualité mais sans jamais m’attarder sur l’acte en lui-même, au risque de me dégonfler. La même personne qui avait peur de demander son chemin dans la rue lorsqu’elle était enfant est partie vivre à 17 000 km. Seule. Je n’ai pas vraiment ressenti de peur ni d’appréhension jusqu’au moment où j’ai mesuré l’ampleur” de mon projet, à quelques semaines du départ. Un acte à la fois dérisoire aux yeux du monde, et énorme pour moi. Tout petit, mais culotté. Ca y est, les roues quittent le tarmac et j’ai l’impression de regarder quelqu’un d’autre s’envoler dans le ciel, vers une vie lointaine et inconnue. 

Poussée par mes rêves de roadtrip en van, de feux de camp, de randonnées, de rencontres, de grands lacs bleus et encouragée par une vie de hippie pleine de simplicité et de découvertes, j’étais engourdie d’ambition. Mes inquiétudes n’existaient plus, je ne pensais même pas à ce qui m’attendais, j’avais simplement hâte de ne pas savoir de quoi demain serait fait. 

© Audrey Couppé de Kermadec

Pétrie d’angoisse, mais sans jamais entraver mes projets, ma mère, comme la plupart de mes proches, me répétait souvent combien il pouvait être dangereux de voyager seule en tant que femme. A l’autre bout du monde, avec mon corps de femelle, j’étais vulnérable aux yeux du monde. On me percevait tour à tour comme une proie facile, une naïve effrontée, une héroïne courageuse ou un futur fait divers. Plus les gens émettaient de réserves, plus j’étais motivée à relever le défi : leurs réactions, surtout celles qui étaient teintées de négativité, encourageaient mes projets et nourrissaient ma détermination. 


La vérité, c’est qu’il y a bien des risques à voyager seule.


Une jeune femme qui s’aventure en solitaire aux quatre coins du monde peut être vulnérable, croiser le chemin de personnes mal intentionnées et subir tout un tas de remarques et de comportements sexistes. Plusieurs personnes sur ma route m’ont d’ailleurs mises en garde sur certains endroits à ne pas fréquenter ou certains comportements à adopter pour éviter de me faire importuner. Mais dans les pays que j’ai traversé (ce n’est évidemment pas le cas partout), il n’y avait pas plus de danger ou de harcèlement que de là où je venais. Comme en bas de chez moi, on m’a hélée. Comme au bureau, j’ai reçu des remarques misogynes. Tout comme dans le métro, des hommes lourds ou des harceleurs invétérés m’ont suivie ou regardé avec un appétit obscène. Comme dans la vie de tous les jours, des gens ont jugé bon de me dire comment me vêtir pour ne pas provoquer les mâles. Est-ce que tout cela allait pour autant m’empêcher de vivre ma vie comme je l’entends, d’explorer et de riposter ? Au contraire.

© Audrey Couppé de Kermadec

Je voulais voyager. Non pas pour changer et devenir quelqu’un d’autre, mais pour découvrir un peu plus qui je suis. Face à l’inconnu, seul, on se retrouve. Face à soi-même, les accomplissements les plus ordinaires semblent renfermer plus de sens et avoir plus d’impact. Les rencontres sont plus marquantes, les montagnes plus grandioses, les déboires plus désespérants, les rires plus francs, les routes plus longues, la peur d’être oubliée par ceux restés en France plus grande, les épices plus savoureuses, les moments de solitude plus intenses et ceux de joie plus flamboyants. Je dansais comme si personne ne me regardais et mes éclats de rire claquaient spontanément l’air comme des fouets. Sans personne pour m’accompagner et me tenir la main, tout était démultiplié et je ressentais tout plus fort, les bons moments comme les épisodes les plus sombres.

Sans personne pour me rassurer, tempérer mes émotions, influencer mes pensées ou interrompre mes songeries, je voyais enfin les choses telles qu’elles étaient et j’arrivais à les apprécier à leur juste valeur. C’est comme cela, qu’en contrebas d’une colline déserte, devant une enfilade de cascades déchainées, je me suis mise à pleurer devant la beauté du paysage, mes larmes coulant sur mes joues avec autant de mordant que l’eau qui se déchargeait violemment dans le bassin bleu. Sans aucune retenue, puisque personne n’était là pour me voir.

© Audrey Couppé de Kermadec

A mon retour, après 8 mois d’absence, je me laissais porter par le quotidien et les retrouvailles avec la sensation de m’être soudainement réveillée d’un songe dont je me souvenais vaguement le matin venu, sans toutefois réussir à en extraire des souvenirs concrets. Lorsque j’étais encore là-bas, parfois les jours traînassaient dans une lenteur presque insurmontable, si bien que je me disais que je n’arriverais jamais au bout de l’échéance. De retour à Paris, je me suis rendue compte que le temps avait soudainement filé comme un voleur, effaçant la plupart des détails qui autrefois pouvaient être si douloureusement perceptibles, lissant tous les souvenirs et les dénudant de leurs émotions. Tout me paraissait si proche, si palpable, et pourtant si lointain et flou. Lorsque je faisais le récit de mes aventures, j’avais cette désagréable impression que je contais celles d’une autre personne, comme si les souvenirs que je décrivais ne m’appartenaient plus à partir du moment où je les réveillais, qu’ils étaient sortis de leur contexte, que je tentais de les partager ou de me les rappeler. Ils n’ont de la valeur que confortablement installés dans ma mémoire personnelle. Les photos, vidéos ou descriptions détaillées ne leur rendront jamais justice.

© Audrey Couppé de Kermadec

La musique qui résonne dans les vallées désertes. Les cheveux au vent. Les paysages qui défilent sans jamais dévoiler leurs secrets. Des moments de solitude et des fous rires à en pleurer. Les maux d’estomac causés par la nourriture indigeste avalée à la va-vite sur le chemin. Les visages qu’on ne reverra plus jamais. Le bruyant silence de mes pensées solitaires. Les photos Polaroïd ratées. Le porte-monnaie vide. Un phare brisé. Mais peu importe, je suis libre et je peux accomplir ce que je veux. 


Australie – Nouvelle-Zélande – Indonésie – Vietnam – Cambodge.

Texte et illustration par Audrey Couppé de Kermadec