Arguons

Billet d'humeur

Est-ce que ma liberté te dérange ?

Le 25 août 2018

Est-ce que mes seins te dérangent ? Est-ce que ma peau te contrarie ? La fougue de mes cheveux te met-elle mal à l’aise ? Est-ce que ma démarche assurée et ma liberté te menacent ? Est-ce que ma chair te révolte, te dégoute, t’excite ? Ma bouche te provoque ? L’air que je déplace en marchant te coupe-t-il le souffle ? Le son affirmé de ma voix et mes idées mettent-ils en péril ton essence ? Ressens-tu le besoin irrépressible de me mater, de me limiter, de me déshumaniser ? Je suis un amas remuant de pensées, de rêves, de désillusions, de souvenirs, d’ambitions, d’erreurs et de succès, et pourtant tu ne souhaites voir que ma carcasse. Ma carcasse se déplace en toute liberté, et ça, c’est insupportable. Tu dois à tout prix me discréditer, m’humilier, me réduire jusqu’à ce que je devienne une toute petite chose insignifiante et qu’il ne reste que ma fragile enveloppe. Tu dois me ramener à ma condition pour affirmer la tienne, vite, fort. 

Alors tu me barres le chemin, tu me hèles, tu donnes ton avis sur mon physique, tu saisis mes fesses, tu te frottes, tu me regardes avec insistance ou perces mon moral avec tes yeux avides et lubriques. Tu me fixes de ce regard qui met à nu, écoeure et remet tout en cause. Parfois tu m’appelles « ma poupée », « ma chérie », « sale pute », tu me demandes si je suis chaude ou pourquoi je ne souris pas, tu me suis pendant de longues minutes sans un mot. Les mots sont inutiles pour traquer une proie. Tu me dis quoi boire, quoi manger, quoi porter, comment me comporter, comment ne pas prendre trop de place, ni faire trop de vague. Tu m’assures que tu veux me parler et faire connaissance, mais tu n’écoutes pas ce que j’ai à dire. Ce que j’ai envie de te dire, c’est de me foutre la paix. Mais ça, tu le sais déjà puisque je te fuis, j’évite ton regard, j’ignore tes sollicitations, je repousse ta main, je me dégage de ton étreinte, j’accélère le pas, je refuse de te donner mon numéro, de te dire bonjour ou d’apprendre à te connaître. Parfois même, j’hausse le ton et je désapprouve fermement.


« Pssst », « vous portez des talons pour que l’on vous remarque ? Le bruit de vos chaussures est fait pour attirer les hommes », « tu serais plus jolie si tu prenais quelques kilos », « tu manges beaucoup pour une fille », « tu es chaude ? », « si je n’étais pas marié, tu serais à moi », « je préfèrerais que tu boives du vin, la bière c’est pas très féminin », « si tu ne voulais pas, tu n’avais qu’à dire non plus fermement », « les hommes ne contrôlent pas leur désir, contrairement aux femmes qui n’en ont pas. Elles ont donc le devoir de ne pas nous provoquer avec leurs jupes courtes et leurs décolletés », « miam », « ta robe est trop moulante, ce mec vient de te regarder, vas te changer », « tu parles comme un homme », « tu vas où chérie ? », « n’exprime pas trop tes mécontentements, sinon aucun homme ne voudra de toi », « souriez ! ».


Toutes ces démonstrations étranges et persistantes ne sont pas des techniques de drague maladroites. Le but de ces manoeuvres indésirables n’est pas vraiment de séduire ou d’obtenir un numéro de téléphone. Pour preuve, j’ai rarement vu une femme répondre positivement à ce genre de démarches, et pourtant le harcèlement de rue persiste. Par contre, j’en ai vu beaucoup chercher de l’aide du regard, protester, feindre un sourire pour ne pas offenser l’offenseur, rire jaune ou soupirer d’agacement. Je serais curieuse de voir le nombre d’hommes qui se défileraient ou perdraient toute assurance si leurs avances intempestives aboutissaient miraculeusement à un retour favorable… Il est fort à parier qu’il y en aurait beaucoup. Pour la simple et bonne raison que ces manifestations triviales et malvenues ne sont en fait que des démonstrations d’une supposée virilité. 

Au-delà de l’aspect pervers de ces mains aux fesses, de ces bisous envoyés à la volée ou de ces mots salaces qui collent au moral, il y a surtout une volonté d’exhiber un pouvoir. Dans l’espace public, c’est eux les patrons. Et nous ne sommes que des créatures accessoires à admirer et à dominer. « Ils ont le pouvoir, et ils le montrent ». La seule réaction qui est attendue de nous, c’est un sourire bien convenu ou toute autre réaction qui viendrait confirmer leur puissance et leur habilité à déstabiliser. Et cette misogynie décomplexée ne se manifeste pas que dans les ruelles sombres ou les soirées alcoolisées. Au bureau, au sein du couple, dans un groupe d’amis et même en famille, le sexisme va bon train et prend refuge derrière des remarques anodines ou des comportements assez insidieux pour que s’ils sont percés à jour, la paranoïa et l’exagération puissent être invoquées.

Depuis le berceau, les enfants apprennent qu’être une fille, c’est aimer le rose, les jolies choses, et être soi-même une jolie chose fragile et discrète dont les intérêts se résument aux poupées et dont la force et le courage doivent s’exercer avec retenue. Qu’être une femme, c’est aspirer au mariage, à la vie de famille, aux tâches ménagères et aux produits de beauté. C’est être dépourvue d’ambition, rester dans l’ombre, être complexée, se contenter d’un vernis superficiel de connaissances et prendre le minimum de place possible socialement, physiquement et intellectuellement. Qu’être un bon petit garçon, c’est se montrer avant tout téméraire, courageux, bagarreur, ne pas pleurer, considérer le sexe opposé comme un étranger plus faible et exprimer son opinion avec force et assurance. Un homme, un vrai, c’est quelqu’un de solide physiquement et mentalement, il ne doit pas flancher, encore moins montrer sa faiblesse. C’est un charmeur invétéré ou un chef de famille ferme et courageux qui rapporte l’argent à la maison, travaille jusqu’à pas d’heure et met les pieds sous la table. Et tant pis si tout ça est lourd à porter pour tout le monde.

Alors quand cette vision faussement rassurante des choses est bouleversée par un homme qui pleure, une petite fille qui préfère jouer au foot qu’à la Barbie, une personne qui ne s’identifie pas aux deux genres imposés par la société, une femme qui ne désire pas d’enfant et qui n’aspire pas au mariage, une autre qui assume ses formes, sa jupe courte ou son look androgyne et aimerait gagner autant que ses collègues masculins, un homme au foyer ou un autre qui refuse de traiter les femmes comme des subalternes : les dents grincent et c’est la panique chez certains.


Féministe. Dans la bouche de certains, ça sonne comme un gros mot, comme une raillerie à peine voilée, une étiquette qui colle à la peau et sur laquelle on lirait « rabat-joie », comme un effet de mode importun qui tarderait un peu trop à s’émousser. Quand au détour d’une conversation des sujets féministes sont mis sur le tapis ou que je tente de discréditer une pensée sexiste, certains yeux s’écarquillent ou roulent d’exaspération, les tons deviennent défensifs ou moqueurs, les bouches pincées dépeignent la désapprobation. Un.e féministe, c’est quelqu’un qui cherche sans cesse la petite bête et qui veut bousculer un ordre traditionnel dont tout le monde s’est très bien accoutumé. Je ne sais plus très bien à quel moment je me suis vraiment considérée comme une féministe, encore moins si autrefois j’arrivais distinctement à percevoir les injustices et les inégalités que je subissais. Ce que je sais, c’est que même si j’avais du mal à l’exprimer et à comprendre le sentiment d’oppression qui germait en moi devant certaines situations, je n’ai jamais aimé les choses que l’on attribue systématiquement aux femmes, les « trucs de filles », ni qu’on me dise de parler moins fort, d’être plus féminine et encore moins que l’on m’oblige à jouer un rôle qui me mettait mal à l’aise. Je détestais le carcan de fragilité dans lequel on voulait me cantonner. Perchée sur mes escarpins vacillants ou coincée dans un rôle d’adolescente écervelée, je me sentais comme une mauvaise comédienne, fragile et chancelante, comme une arnaque envers moi-même.

Il me semble que ma sensibilisation au féminisme est apparue tout doucement, puis tout d’un coup. Etait-ce quand un homme m’a délibérément suivie pendant 45 minutes malgré mes protestations désespérées ? Quand un « non » n’a pas suffi et est resté suspendu dans l’air ? Lorsque j’ai tourné le dos aux médias traditionnels ? Quand j’ai compris que mes frustrations personnelles étaient en fait universelles ? Quand on a traité mes camarades masculins avec respect alors qu’on me regardait avec dédain ? Ou quand je me suis fait claquer les fesses dans la rue sans que personne ne réagisse ? Lorsqu’un de mes anciens patrons se servait de son statut pour me draguer lourdement ? Ou bien quand j’ai voyagé 8 mois toute seule et que je me suis rendue compte que je pouvais faire absolument tout ce que je voulais si je m’en donnais les moyens ? Ou peut-être bien quand je me suis rendu compte que les barrières qu’on s’impose à soi-même ne sont que le fruit des limites créées par ceux que ça arrange. Oui, ça doit être ça.

Texte et illustration par Audrey Couppé de Kermadec