Arguons

Entretien

Consentis : pour une culture du consentement dans les lieux festifs

Le 2 septembre 2018

Il est 2h du matin. La musique bourdonne dans tes oreilles et les basses qui s’échappent des enceintes rythment les remous de ton corps. Insouciant.e, tu fermes les paupières pour ressentir l’instant avec plus d’intensité, ou tu chantes en chœur avec tes amis au point de recouvrir les paroles par vos voix à l’unisson. Entre deux basculements de tête, tu aperçois une personne qui t’observe méthodiquement dans le coin de la pièce. Elle te sourit et tu lui retournes la pareille par politesse, ou peut-être bien par pure sympathie. Prenant cette réciprocité pour un feu vert, elle s’approche lentement de toi tout en se déhanchant en cadence, un rictus complice figé sur le visage. Arrivé.e à ta hauteur, l’inconnu.e s’approche si près de toi que tu peux sentir la chaleur qui émane de son corps. Après avoir exécuté quelques pas de danse à tes côtés sans piper mot, il/​elle pose une lourde main sur ton épaule, penche son visage moite en direction de ton oreille et lâche dans un souffle capiteux : « je t’offre un verre ? ». Tu refuses poliment, mais l’inconnu.e insiste, ses propositions se transforment en supplications pressantes et sa poigne en mains baladeuses dont tu peines à te défaire. Malgré tes refus redoublés et tes regards fuyants, il/​elle persiste, te taxant au passage de rabat-joie et d’allumeur.se. Puis, sans que tu comprennes, un « connard.sse. » tombe brusquement de ses lèvres avant qu’il/elle ne tourne les talons et s’éloigne dans la foule dansante. 


Cette scène t’est familière ? Tu n’es malheureusement pas le/​la seul.e. D’ailleurs, ce sont les femmes qui sont les plus touchées par le harcèlement sexuel dans les bars, concerts et boîtes de nuit. C’est l’alarmant constat fait par les cofondatrices de Consentis, une association de sensibilisation aux violences sexuelles et au sexisme dans les lieux festifs. 

© Consentis

1 femme sur 2 a été violentée ou ne se sent pas en sécurité dans les lieux festifs

Depuis les prémices de leur longue amitié, Mathilde, superviseuse musicale, et Domitille, psychologue sociale, ont vu du pays. De Berlin, à Londres, en passant par l’Ukraine, elles se sont rendues dans des clubs, concerts et bars en faisant toujours le même triste constat : « des solutions contre les violences sexuelles en lieux festifs sont mises en place à l’étranger » et « en France, nos amies appréhendent de sortir de peur d’être agressées ». Mais pourquoi le monde de la nuit est-il le réceptacle privilégié des violences sexuelles ? « Lorsqu’ils sortent, beaucoup de gens partent à la chasse’ et associent systématiquement la fête à la drague. Draguer n’est pas une mauvaise chose en soi, à condition que cela soit consenti, ce qui est loin d’être toujours le cas », regrette Domitille. Cer​tains​.es prennent le contexte de la nuit comme prétexte pour se permettre des actions qu’ils n’oseraient jamais faire au grand jour, comme si l’obscurité, l’alcool et la proximité des corps pouvaient justifier une agression sexuelle. Lasses de ne pas pouvoir faire la fête sur un pied d’égalité, puisqu’elles découvrent avec stupeur qu’1 femme sur 2 a été violentée ou ne se sent pas en sécurité dans les lieux festifs1, les amoureuses de la fête décident de s’engager sans réserve dans la cause féministe. 


Encouragées par les résultats inquiétants de leur étude et guidées par leurs convictions, les deux amies lancent Consentis et arpentent les lieux festifs dans l’espoir de sensibiliser les noctambules aux notions du consentement, de l’agression et du harcèlement sexuels dont Domitille tient à rappeler le sens à qui veut bien l’entendre : « pour Consentis, les définitions sont primordiales et permettent d’écarter toute ambiguïté éventuelle. Le consentement consiste à s’assurer avant toute interaction sexuelle que la personne accepte de plein gré sans être surprise, contrainte ou violentée. L’agression sexuelle, c’est un acte de nature sexuelle imposé à autrui. Et le harcèlement sexuel implique d’imposer de manière répétée des propos et des actes sexuellement connotés sans le consentement d’autrui.» Voilà qui est dit.

Domitille et Mathilde cherchent à créer une culture du consentement pour contrer celle du viol

Mais leurs actions ne s’arrêtent pas là, à la lumière de BD explicatives, Domitille et Mathilde cherchent à créer, dans une démarche toujours pédagogique, une culture du consentement pour contrer celle du viol. Avec l’aide de quelques bénévoles séduits par l’initiative, les cofondatrices prennent sur leur temps libre pour nourrir leurs recherches, tenter d’établir le dialogue avec les acteurs du monde de la nuit pour les responsabiliser et les pousser à adopter une politique claire, et relayer les informations pertinentes relatives aux violences sexuelles, à la masculinité toxique et à l’endettement sexuel. « On pensait que le message serait difficile à faire passer sur les lieux de fête, mais nos initiatives sont reçues avec enthousiasme. Je pense que tout cela résonne en eux », conclut la psychologue sociale.


La musique tonitruante qui emplit l’espace sonore, les corps qui se défoulent, s’entremêlent et s’enivrent jusqu’au petit matin ne sont pas et n’ont jamais été une invitation à oublier le consentement d’autrui.


Pour aller plus loin, ou revoir les bases du féminisme, Domitille, cofondatrice de Consentis vous recommande :

  • The King Kong Théorie de Virginie Despentes, pour son accessibilité et l’impact qu’il provoque
  • Beauté Fatale de Mona Chollet, pour son effet libérateur et son pied-de-nez aux diktats de la beauté
  • Le mythe de la virilité d’Olivia Gazalé, pour ses faits historiques et le débat qu’il ouvre
  • Idées reçues sur l’égalité entre les femmes et les hommes de Thierry Benoît et Dominique Nadaud, pour sa dimension pédagogique

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Texte et illustration par Audrey Couppé de Kermadec