Arguons

Billet d'humeur

Chronique d’un racisme chronique

Le 23 septembre 2018

Le racisme ordinaire, c’est aussi simple qu’un « c’est ta musique ! » lâché joyeusement à un.e noir.e lorsque quelques percussions vaguement exotiques résonnent dans les hauts-parleurs. Aussi faussement banal qu’un « tu viens d’où ? » lancé par une personne à peine rencontrée et basé sur la seule couleur de la peau, les traits d’un visage ou un accent (et l’air sceptique qui s’empare d’elle lorsque l’on répond « Français.e »). C’est aussi commun qu’un « le Chinois » utilisé pour parler d’un.e Japonais.e, Vietnamien.e, Coréen.ne ou Malai​sien​.ne. Un « toi ça va, t’es pas vraiment noire, tu es antillais.e/métisse », censé faire don d’un passe-droit flatteur épargnant les préjugés les plus acerbes. Un « je suis pas rassuré.e dans ce quartier, il y a beaucoup d’Arabes », glissé avec conviction, comme si cette peur n’avait pas besoin de justification. Ou encore un « tu es le sosie d’untel ! », quand le seul dénominateur commun entre les deux personnes en question est la couleur de leur peau. C’est des « t’es asiatique, tu as forcément un don pour les maths » ou des « ça se lave, ce genre de cheveux ? » qui cultivent les clichés et les fertilisent à grand coup d’ignorance complaisante et d’étroitesse d’esprit.

Il peut être très insidieux et se faufiler sournoisement dans la vie de tous les jours

Le racisme n’est pas toujours frontal. Si des actes de violence motivés par la haine raciale entachent encore trop souvent la chronique, au quotidien, le racisme ne se traduit pas toujours, comme c’est souvent fantasmé, à travers des insultes lancées durement par des grands-pères fachos reclus dans leur médiocrité. Il peut être très insidieux, se faufiler sournoisement dans la vie de tous les jours et avancer à petits pas dans les actes et les paroles les plus anodins sans que les personnes qu’il ne discrimine pas ne le remarquent. Parfois, on croit apercevoir son ombre du coin de l’œil, mais lorsque l’on se retourne vivement pour en être certain, rien ne s’offre à nos yeux si ce n’est la vague impression de son passage furtif. C’est aussi pour cela que lorsque le racisme ordinaire est dénoncé par les principaux intéressés, les défenseurs d’une prétendue liberté d’expression débridée et les gardiens d’un humour ne faisant rire qu’eux s’en donnent à cœur joie, brandissant la paranoïa et la victimisation comme des fourches enflammées.


Comme un fourbe, le racisme ordinaire est discret mais ravageur. Semblable à une maladie chronique, il ronge de l’intérieur et s’installe solidement, invisible, jusqu’au couperet du diagnostic. Il se glisse dans les mentalités de certains bornés, par mimétisme, apprentissage ou manque de réflexion et s’y ancre si profondément que le déloger peut être aussi long et fastidieux que le processus par lequel il est arrivé là.


Combien de personnes discriminées se taisent face au poids des remarques et supposées plaisanteries continuelles ? Combien ravalent une souffrance qui couve chaudement sous le masque de la bienséance pour se fondre dans la masse, éviter de faire des vagues ou de passer pour un.e empêcheur.se de tourner en rond ? Le racisme ordinaire avance masqué. Il s’infiltre si discrètement qu’il est presque impossible de le pointer du doigt sans être taxé.e de rabat-joie ou d’hystérique persécuté.e. Il est parfois si latent, que même ses victimes en viennent à nier son existence, se couvrant avec dénégation du manteau de la paranoïa que les détracteurs leur jettent systématiquement. Que même ceux qui y participent, consciemment ou non, ou en sont témoins, réussissent à s’étonner naïvement : « ça existe encore en 2018 ?! ». Oui, tous les jours. Sous nos yeux et parfois même de nos bouches. 

Laisser le silence peser sur notre conscience

Ce rouage systémique est si traitre, qu’il empreinte quelque fois le visage d’un.e ami.e ou d’un.e membre de notre famille. Et lorsque les clichés toxiques ou la haine à peine voilée tombent des lèvres de nos proches, l’estime et l’image entachées flottent à la surface de nos relations, donnant une nouvelle résonance à nos rapports. Après le choc et la déception, nos sentiments prennent le parfum de la colère ou de la résignation. Réagir aux remarques dans l’espoir d’éduquer. Ou bien laisser le silence peser sur notre conscience. 


Personne n’a le pouvoir de décider de ce qui est plus ou moins blessant envers les discriminé.es, leurs ressentis est légitime et les faits sont concrets et appuyés par des milliers de récits. Personne n’a le droit de sortir le joker de l’humour ou la carte de la victimisation abusive lorsque des propos discriminants sont percés à jour. Personne ne devrait se terrer dans le silence face aux discriminations ordinaires. Et personne sur cette Terre n’est en position de me faire me sentir étrangère dans mon pays natal, dans ma propre peau.


Pour aller plus loin :

Texte et illustration par Audrey Couppé de Kermadec